GUENON Lapsit Exillis




LAPSIT EXILLIS


René Guénon


Publié dans les Études Traditionnelles, août 1946.


En parlant du symbolisme de la « pierre angulaire », nous avons eu l’occasion de mentionner incidemment le lapsit exillis de Wolfram d’Eschenbach ; il peut être intéressant de revenir plus particulièrement sur cette question, en raison des multiples rapprochements auxquels elle donne lieu. Sous sa forme étrange (1), cette expression énigmatique peut renfermer plus d’une signification : c’est certainement, avant tout, une sorte de contraction phonétique de lapis lapsus ex coelis, la « pierre tombée des cieux » ; en outre, cette pierre, en raison même de son origine, est comme « en exil » dans le séjour terrestre (2), d’où elle doit d’ailleurs, suivant diverses traditions concernant cette même pierre ou ses équivalents, remonter finalement aux cieux (3). En ce qui concerne le symbolisme du Graal, il importe de remarquer que, bien qu’il soit le plus habituellement décrit comme un vase et que ce soit là sa forme la plus connue, il l’est aussi parfois comme une pierre, ce qui est notamment le cas chez Wolfram d’Eschenbach ; il peut d’ailleurs être en même temps l’un et l’autre, puisque le vase est dit avoir été taillé dans une pierre précieuse qui, s’étant détachée du front de Lucifer lors de sa chute, est également « tombée des cieux (4) ».

D’autre part, ce qui semble encore augmenter la complexité de ce symbolisme, mais qui peut en réalité donner la « clef » de certaines connexions, c’est ceci : comme nous l’avons déjà expliqué ailleurs, si le Graal est un vase (grasale), il est aussi un livre (gradale ou graduale) ; et, dans certaines versions de la légende, il s’agit à cet égard, non pas précisément d’un livre proprement dit, mais d’une inscription tracée sur la coupe par un ange ou par le Christ lui-même. Or, des inscriptions, d’origine pareillement « non-humaine », apparaissaient aussi en certaines circonstances sur le lapsit exillis (5) ; celui-ci était donc une « pierre parlante », c’est-à-dire, si l’on veut, une « pierre oraculaire », car, si une pierre peut « parler » en rendant des sons, elle le peut tout aussi bien (comme l’écaille de la tortue dans la tradition extrême-orientale) au moyen de caractères ou de figures se montrant à sa surface. Maintenant, ce qu’il y a aussi de très remarquable à ce point de vue, c’est que la tradition biblique fait mention d’une « coupe oraculaire », celle de Joseph (6), qui pourrait, sous ce rapport tout au moins, être regardée comme une des formes du Graal lui-même ; et, chose curieuse, il se trouve que c’est précisément un autre Joseph, Joseph d’Arimathie, qui est dit être devenu le possesseur ou le gardien du Graal et l’avoir apporté d’Orient en Bretagne ; il est étonnant qu’on semble n’avoir jamais prêté attention à ces « coïncidences », pourtant assez significatives (7).

Pour en revenir au lapsit exillis, nous signalerons que certains l’ont rapproché de la Lia Fail ou « pierre de la destinée » ; en effet, celle-ci était aussi une « pierre parlante », et, en outre, elle pouvait être en quelque façon une « pierre venue des cieux », puisque, suivant la légende irlandaise, les Tuatha de Danann l’auraient apportée avec eux de leur premier séjour, auquel est attribué un caractère « céleste » ou tout au moins « paradisiaque ». On sait que cette Lia Fail était la pierre du sacre des anciens rois d’Irlande, et qu’elle est devenue par la suite celle des rois d’Angleterre, ayant été, suivant l’opinion la plus communément admise, apportée par Édouard Ier à l’abbaye de Westminster ; mais ce qui peut paraître au moins singulier, c’est que, d’un autre côté, cette même pierre est identifiée à celle que Jacob consacra à Béthel (8). Ce n’est pas tout : cette dernière, d’après la tradition hébraïque, semblerait avoir été aussi celle qui suivait les Israélites dans le désert et d’où sortait l’eau dont ils buvaient (9), et qui, selon l’interprétation de saint Paul, n’était autre que le Christ lui-même (10) ; elle serait devenue ensuite la pierre shethiyah ou « fondamentale », placée dans le Temple de Jérusalem au-dessous de l’emplacement de l’arche d’alliance (11), et marquant ainsi symboliquement le « centre du monde », comme le marquait également, dans une autre forme traditionnelle, l’Omphalos de Delphes (12) ; et, dès lors que ces identifications sont évidemment symboliques, on peut assurément dire que, en tout cela, c’est bien toujours d’une seule et même pierre qu’il s’agit en effet.

Il faut bien remarquer cependant, en ce qui concerne le symbolisme « constructif », que la pierre fondamentale dont il vient d’être question en dernier lieu ne doit aucunement être confondue avec la « pierre angulaire », puisque celle-ci est le couronnement de l’édifice, tandis que l’autre se situe au centre de sa base (13) ; et, étant ainsi placée au centre, elle diffère également de la « pierre de fondation » entendue au sens ordinaire de cette expression, celle-ci occupant un des angles de la même base. Nous avons dit qu’il y avait, dans les pierres de base des quatre angles, comme un reflet et une participation de la véritable « pierre angulaire » ou « pierre du sommet » ; ici, on peut bien parler encore de reflet, mais il s’agit d’une relation plus directe que dans le cas précédent, puisque la « pierre du sommet » et la « pierre fondamentale » en question sont situées sur une même verticale, de telle sorte que celle-ci est comme la projection horizontale de celle-là sur le plan de la base (14) ; on pourrait dire que cette « pierre fondamentale » synthétise en elle, tout en demeurant dans le même plan, les aspects partiels représentés par les pierres des quatre angles (ce caractère partiel étant exprimé par l’obliquité des lignes qui les joignent au sommet de l’édifice). En fait, la « pierre fondamentale » du centre et la « pierre angulaire » sont respectivement la base et le sommet du pilier axial, que celui-ci soit figuré visiblement ou qu’il ait seulement une existence « idéale » ; dans ce dernier cas, cette « pierre fondamentale » peut être une pierre de foyer ou une pierre d’autel (ce qui est d’ailleurs la même chose en principe), qui, de toute façon, correspond en quelque sorte au « coeur » même de l’édifice.

Nous avons dit, à propos de la « pierre angulaire », qu’elle représente la « pierre descendue du ciel », et nous avons vu maintenant que le lapsit exillis est plus proprement la « pierre tombée du ciel », ce qui peut d’ailleurs être encore mis en rapport avec la « pierre que les constructeurs avaient rejetée », si l’on considère, au point de vue cosmique, ces « constructeurs » comme étant les Anges ou les Dêvas (15) ; mais, toute « descente » n’étant pas forcément une « chute » (16), il y a lieu de faire une certaine différence entre les deux expressions. En tout cas, l’idée d’une « chute » ne saurait plus aucunement s’appliquer lorsque la « pierre angulaire » occupe sa position définitive au sommet (17) ; on peut encore parler d’une « descente » si l’on rapporte l’édifice à un ensemble plus étendu (ceci correspondant, comme nous l’avons dit, au fait que la pierre ne peut être placée que par le haut), mais, si l’on considère seulement cet édifice en lui-même et le symbolisme de ses différentes parties, cette position elle-même peut être dite « céleste », puisque la base et le toit correspondent respectivement, quant à leur « modèle cosmique », à la terre et au ciel (18). Maintenant, il faut encore ajouter, et c’est sur cette remarque que nous terminerons, que tout ce qui est situé sur l’axe, à divers niveaux, peut être regardé, d’une certaine façon, comme représentant des situations différentes d’une seule et même chose, situations qui sont elles-mêmes en rapport avec différentes conditions d’un être ou d’un monde, suivant qu’on se place au point de vue « microcosmique » ou au point de vue « macrocosmique » ; et, à cet égard, nous indiquerons seulement, à titre d’application à l’être humain, que les relations de la « pierre fondamentale » du centre et de la « pierre angulaire » du sommet ne sont pas sans présenter un certain rapport avec ce que nous avons dit ailleurs des « localisations » différentes du luz ou du « noyau d’immortalité (19) ».


NOTES

(1) A. E. Waite, dans son ouvrage sur The Holy Grail, donne les variantes lapis exilis et lapis exillix, car il semble que l’orthographe diffère suivant les manuscrits ; et il signale aussi que, d’après le Rosarium Philosophorium, citant Arnaud de Villeneuve, lapis exilis était chez les alchimistes une des désignations de la « pierre philosophale », ce qui est naturellement à rapprocher des considérations que nous avons indiquées à la fin de la même étude. 

(2) Lapis exilii ou lapis exsulis, suivant les interprétations suggérées par Waite comme possibles à cet égard. 

(3) Nous ne pensons pas qu’il y ait lieu de tenir grand compte du mot latin exilis pris littéralement au sens de « mince » ou « ténu », à moins peut-être qu’on ne veuille y attacher une certaine idée de « subtilité ». 

(4) Sur le symbolisme du Graal, voir Le Roi du Monde, ch. V. Nous rappellerons encore à ce propos le symbole de l’Estoile Internelle, dans lequel la coupe et la pierre précieuse se trouvent réunies, tout en étant dans ce cas distinctes l’une de l’autre.

(5) Comme sur la « pierre noire » d’Ourga, qui devait être, de même que toutes les « pierres noires » jouant un rôle dans différentes traditions, un aérolithe, c’est-à-dire encore une « pierre tombée des cieux » (voir Le Roi du Monde, ch. I). 

(6) Genèse, XLIV, 5. 

(7) La « coupe oraculaire » est en quelque sorte le prototype des « miroirs magiques », et nous devons faire à ce propos une remarque importante : c’est que l’interprétation purement « magique », qui réduit les symboles à n’avoir plus qu’un caractère « divinatoire » ou « talismanique » suivant les cas, marque une certaine étape dans la dégénérescence de ces symboles, ou plutôt de la façon dont ils sont compris, étape d’ailleurs moins avancée, puisqu’elle se réfère malgré tout à une science traditionnelle, que la déviation toute profane qui ne leur attribue qu’une valeur simplement « esthétique » ; il convient d’ajouter, du reste, que ce n’est souvent que sous le couvert de cette interprétation « magique » que certains symboles peuvent être conservés et transmis à l’état de survivances « folkloriques », ce qui montre qu’elle a aussi son utilité. Notons encore, au sujet de la « coupe divinatoire », que la vision de toutes choses comme présentes, si on l’entend dans son véritable sens (le seul auquel puisse être attachée l’« infaillibilité » dont il est expressément question dans les cas de Joseph), est en relation manifeste avec le symbolisme du « troisième oeil », donc aussi de la pierre tombée du front de Lucifer ou elle tenait la place de celui-ci ; c’est d’ailleurs également par sa chute que l’homme lui-même a perdu le « troisième oeil », c’est-à-dire le « sens de l’éternité », que le Graal restitue à celui qui parvient à la conquérir. 

(8) Cf. Le Roi du Monde, ch. IX. 

(9) Exode, XVII, 5. Le breuvage donné par cette pierre doit être rapproché de la nourriture fournie par le Graal considéré comme « vase d’abondance ». 

(10) I Corinthiens, X, 4. Ŕ On remarquera le rapport qui existe entre l’onction de la pierre par Jacob, celle des rois à leur sacre, et le caractère du Christ ou du Messie, qui est proprement l’« Oint » par excellence.

(11) Dans le symbolisme des Sephiroth, cette « pierre fondamentale » se rapporte à Iesod ; la « pierre angulaire », sur laquelle nous allons revenir tout à l’heure, se rapporte à Kether. 

(12) Cf. encore Le Roi du Monde, ch. IX. L’Omphalos était d’ailleurs un « bétyle », désignation identique à Beith-El ou « maison de Dieu ». 

(13) La situation de cette « pierre fondamentale » n’étant pas angulaire, elle ne peut pas, sous ce rapport tout au moins, donner lieu à une confusion, et c’est pourquoi nous n’avons pas eu à en parler à propos de la « pierre angulaire ». 

(14) Ceci correspond à ce que nous avons déjà indiqué au sujet de la projection horizontale de la pyramide, dont le sommet se projette au point de rencontre des diagonales du carré de base, c’est-à-dire au centre même de ce carré. Dans la maçonnerie opérative, l’emplacement d’un édifice était déterminé, avant d’en entreprendre la construction, par ce qu’on appelle la « méthode des cinq points », consistant à fixer d’abord les quatre angles, où devaient être posées les quatre premières pierres, puis le centre, c’est-à-dire, la base étant normalement carrée ou rectangulaire, le point de rencontre de ses diagonales ; les piquets qui marquaient ces cinq points étaient appelés landmarks, et c’est sans doute là le sens premier et originel de ce terme maçonnique.

(15) Ceux-ci doivent être regardés comme travaillant sous la direction de Vishwakarma, qui est, ainsi que nous l’avons déjà expliqué en d’autres occasions, la même chose que le « Grand Architecte de l’Univers » (cf. notamment Le Règne de la quantité et les signes des temps, ch. III). 

(16) Il va de soi que cette remarque s’applique avant tout à la « descente » de l’Avatâra, bien que la présence de celui-ci dans le monde terrestre puisse être aussi comme un « exil », mais seulement suivant les apparences extérieures. 

(17) Elle le pourrait seulement quand, avant sa mise en place, on considérait cette même pierre dans son état de « réjection ». 

(18) Voir Le symbolisme du dôme [ch. XXXIX] et aussi La Grande Triade, ch. XIV. 

(19) Voir Aperçus sur l’initiation, ch. XLVIII. Ce rapport avec le luz est d’ailleurs suggéré nettement par les rapprochements que nous avons indiqués plus haut avec Béthel et avec le « troisième oeil » (voir à ce sujet Le Roi du Monde, ch. VII).





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