2010 - La légende des Quatre Fils Aymon


Les Quatre Fils Aymon, miniature du XIVè s. (BNF)


HIRAM ET LES QUATRE FILS AYMON


Par L.A.T.


Dans le Manuscrit Watson de 1535 – l’un des « Anciens Devoirs » ou « Constitutions gothiques » de la Maçonnerie opérative -,  le roi Hiram de Tyr envoie au roi Salomon un maître d’oeuvre qui n’est autre que son propre fils, dont l’auteur du manuscrit dit qu’il se nomme Aman ou Aymon ou Hymon ou Anon ou encore Adon… Hiram Abif n’est donc pas cité, mais l’on peut sans doute déduire de ce texte qu’Hiram Abif et Aman ou Aymon sont, symboliquement tout au moins, une seule et même personne.

L’un de ces « noms hiramiques » du Manuscrit Watson est particulièrement frappant :  Aymon.

 Ce qui va suivre à ce sujet pourra paraître absolument fantaisiste aux yeux de certains, mais il n’est que de suivre patiemment la démonstration avant de trancher…

Une chanson de geste de dix-huit mille vers écrite au XIIème siècle, qui porte le nom de son héros principal, Renaud de Montauban, nous narre la légende des Quatre Fils Aymon, bien connue dans les Ardennes française et belge, ainsi qu’en Allemagne.

Cette légende raconte le conflit qui oppose Charlemagne aux quatre fils du duc Aymon, Renaud, Allard, Guichard et Richard. Au cours d’une partie d’échecs, Renaud tue l’un des neveux de Charlemagne. Les quatre frères, tous solidaires en cette occasion, doivent fuir, Charlemagne n’accordant pas son pardon. Après de multiples aventures et pérégrinations au cours desquelles, montés sur Bayard, un cheval magique, les quatre frères traversent diverses contrées et laissent de nombreuses traces de leur passage, Renaud se rend à Jérusalem et délivre la ville de ses occupants perses.

Au retour de Jérusalem, Renaud se rend à Cologne, où il aurait participé comme simple ouvrier à la construction de la cathédrale Saint-Pierre (dont la pose de la première pierre aura bien réellement lieu en 1248, alors que Charlemagne est sacré empereur en 800). Très vite remarqué pour ses qualités,  il encourt la vindicte d’autres ouvriers jaloux, et est finalement assassiné par ses mauvais compagnons. 

Quant au cheval Bayard, on dit qu'il erre encore dans les forêts d'Ardennes, où l'on peut l'entendre hennir chaque 21 juin...

Alors, l’histoire de Renaud de Montauban, Aymon donc,  est-elle liée à la légende d’Hiram Abif  ?

Ne nous hâtons pas de conclure. Je vous livre cependant, dans une version de 1840, le dernier chapitre de cette légende ardennaise.

Rappelons aussi que Cologne était le siège de l'une des cinq grandes loges opératives allemandes au moyen-âge. Dans son ouvrage "Les Francs-Maçons du moyen-âge" (première édition en 1899, et réédition toute récente chez Maison de Vie Editeur), Emile Lambin avance que la Franc-Maçonnerie des pays de langue allemande s'est constituée en 1250 à Cologne,  lors de la construction de la cathédrale Saint-Pierre, avant les quatre autres grandes loges (Strasbourg, qui dispute d'ailleurs la primauté à Cologne; Vienne; Zurich; et Magdebourg), sous le nom de Grande Loge Maçonnique de Cologne. 

L.A.T.


HISTOIRE DES QUATRE FILS AYMON

Très nobles et très vaillants chevaliers

Chez Gauthier, Libraire au Palais, à Liège, 1840



Chapitre XXXV

COMMENT REGNAUT SE MIT A SERVIR DES MAÇONS A COLOGNE; ILS LE TUÈRENT PAR UNE JALOUSIE INDIGNE ET LE JETÈRENT DANS LE RHIN.

Quand Regnaut partit de Montauban, il se mit à marcher parmi les bois tout à travers, sans rien trouver à manger que des pommes sauvages et des nèfles. Quand il fut nuit, il se coucha sous un arbre, et comme il voulait s'endormir, il fit le signe de la croix sur lui, se recommandant à Dieu, puis il s'endormit. Quand le jour fut venu, il se remit en chemin dans le bois ; il marcha pendant beaucoup de jours sans manger autre chose que des fruits sauvages. Il marcha tant qu'il sortit du bois et trouva une maison de religieux où il coucha. Les frères voulurent lui donner à manger, mais il ne voulut que du pain. Le lendemain il prit son chemin vers Cologne où l'on bâtissait l'église Saint-Pierre. Il y entra et se mit à genoux devant l'autel où il offrit son cœur à Dieu. Il lui prit envie de servir en ce lieu, pour l'honneur de Dieu et de saint Pierre, préférant servir Dieu à l'église que d'être dans les bois.

Après avoir pensé, il s'en alla vers l'architecte et lui dit :

— Monsieur, sachez que je suis un homme étranger ; vous plaît-il que je serve ici ? Alors l'architecte lui dit :
— Mon ami, allez donc aider ces quatre hommes qui ne peuvent porter cette pierre.
— Maître, dit Regnaut, ne vous irritez pas contre ces pauvres gens, je vais chercher la pierre dès maintenant.
— Ami, dit le maître, ne vous hâtez point ; si d'autres que vous n'y mettent la main, la pierre pourra bien rester où elle est ; c'est un trop lourd fardeau.
— Maître, dit-il, vous l'aurez incontinent sans d'autre aide que la mienne, s'il plaît à Dieu.

Alors il prit la pierre et la porta au maître maçon et fit tant par son service qu'il fut en grâce de l'architecte, ce dont les autres manœuvres devinrent réellement envieux. Ils le tuèrent alors qu'il dormait et le mirent dans un sac puis le jetèrent dans le Rhin. Mais par la puissance de Dieu, les poissons le soutinrent et il parut une si grande clarté autour de son corps que les habitants en furent surpris. Ils prirent le corps et le mirent dans le tombeau. Alors les barons du pays voulurent l'emmener dans la ville de Cologne, mais ils ne le purent, ce qui leur fit dire :

— Nous voyons bien que nous ne sommes pas dignes de toucher le corps de ce saint homme, car nous sommes trop grands pécheurs.

Pendant que les barons parlaient, le chariot partit seul par la puissance de Dieu ; il alla très vite devant tout le peuple. Quand le clergé et le peuple virent cela, ils se mirent tous à pleurer. Vous devez bien savoir que lorsque ce chariot se mit à rouler, passant devant la tombe où on voulait l'enterrer, il roulait si vite qu'on ne pouvait l'arrêter. Il sortit ensuite hors de Cologne, et quand il fut sorti, il continua le long du grand chemin, et tout le peuple se mit à pleurer. L'évêque leur dit alors :

— Seigneurs, vous pouvez voir que ce corps est saint par les beaux miracles qu'il a faits aujourd'hui devant vous. Aussi, suivons-le pour le conduire, car ce serait mal agir que de le laisser ainsi tout seul.

Alors le clergé et tout le peuple, petits et grands, se mirent derrière le saint corps ; tout le clergé chantait auprès de celui-ci par grande dévotion. Le chariot roula tant qu'il vint à une petite ville nommée Croine, où il s'arrêta. Notre Seigneur fit voir plusieurs beaux miracles pour l'amour du corps saint car plusieurs personnes, de quelques maladies qu'elles fussent attaquées, qui venaient voir le corps saint, furent guéries.

Sa renommée était si publiée de par le monde qu'on y allait de France et d'Allemagne ; et tant valurent les offrandes qu'on donnait au corps saint, que d'une petite chapelle qui était celle de Notre-Dame où il s'était arrêté, on en fit une belle église.

L'évêque Turpin voyant que le corps s'était arrêté, lui découvrit le visage afin que chacun le vit et pût savoir son nom, si quelqu'un pouvait le reconnaître ; mais nul ne le connaissait. Quand l'évêque vit cela, il en fut bien fâché.

Vous saurez que les frères de Regnaut étant un jour auprès d'une fontaine, ils étaient inquiets de ce qu'ils ne pouvaient avoir de ses nouvelles. Alors ils aperçurent un pèlerin qui passait et qui salua les barons.

— Pèlerin, dit Allard, d'où venez-vous ? Si vous savez quelques nouvelles, dites-les-nous.
— Seigneurs, dit le pèlerin, je viens d'une petite ville d'Allemagne nommée Croine, près de Cologne, sur le Rhin, où je vis de grands miracles que fit un homme qui vint à Cologne ; il était fort grand car chacun disait que c'était un géant. Quand il arriva à Cologne, il vit qu'on maçonnait à l'église Saint-Pierre. Il alla se présenter au maître pour travailler à manœuvrer, et il fut reçu bien volontiers. Pour abréger, cet homme faisait merveille à bien servir, car il portait plus en un coup que ne faisaient dix autres, ce dont les maçons se trouvaient bien contents. Quand les autres manœuvres virent cela, ils en furent jaloux et le tuèrent ; ils le précipitèrent ensuite dans le Rhin. Mais, par la volonté de Dieu, il a été retiré, le corps saint, et a fait plusieurs miracles.

Il leur conta de point en point tout ce qui s'était passé. Allard, Guichard et Richard, ayant entendu le pèlerin, se mirent à pleurer de chagrin d'avoir perdu leur frère, car ils sentirent bien que c'était celui dont le pèlerin parlait.

— Hélas ! dit Richard à ses frères, nous sommes perdus, car je vois que c'est notre frère que nous avons tant cherché.

Tout affligés, ils prirent congé du pèlerin, et dirigèrent leur marche vers Croine, puis s'en vinrent descendre à l'église. Là ils trouvèrent une si grande foule qu'à grand peine ils purent entrer. Cependant, étant entrés dans l'église, ils approchèrent du corps qui était posé sur une belle pierre et aperçurent tant de clarté autour de lui, qu'il semblait y avoir cent flambeaux. Ils approchèrent de plus près et le regardèrent. Ils reconnurent bien que c'était leur frère ; alors ils tombèrent en faiblesse. Etant revenus à eux, ils dirent :

— Hélas ! nous avons perdu notre frère par lequel nous étions craints et redoutés. Hélas ! qui sont ceux qui ont été assez hardis de porter la main sur lui. Nous pensons qu'ils ne connaissaient pas sa bonté et sa valeur, car ils ne l'eussent pas si cruellement tué.

Alors Allard se tourna vers ses frères et leur dit :

— Mes frères, nous devons être bien fâchés puisque nous avons perdu notre frère qui était toute notre consolation et notre aide.

Alors l'archevêque alla vers eux et leur dit : — Seigneurs, ne vous déplaise ce que je vous dirai ; il ne faut pas vous affliger ainsi ; vous devriez au contraire être joyeux de ce que votre frère est saint en paradis. Il a souffert le martyre pour la gloire de Notre Seigneur ; vous voyez que Dieu l'a récompensé ; vous voyez aussi les beaux miracles qu'il a faits. Aussi, je vous prie de vous consoler ; dites-nous qui vous êtes et comment se nomme le corps saint afin que nous fassions mettre son nom sur sa tombe.

Quand ils entendirent ainsi parler l'archevêque, ils commencèrent à modérer leur chagrin. Alors Allard, qui était l'aîné, dit :

— Seigneur, puisqu'il vous plaît de savoir qui nous sommes, et comment ce corps s'appelle, vous saurez que c'était le vaillant Regnaut de Montauban, un des meilleurs chevaliers du monde, et nous sommes ses frères. Il n'en est pas un n'ayant entendu parler des quatre fils Aymon. Regnaut de Montauban en était un.

Alors il se mirent tous à répandre des larmes de douleur et de joie de ce qu'ils voyaient que le plus brave des chevaliers était mort pour la gloire de Notre Seigneur.

Après que les trois frères eurent un peu passé leur chagrin, ils firent enterrer leur frère fort honorablement. Il fut mis en un riche tombeau que l'archevêque avait fait faire, où il est encore à la connaissance de tout le monde. Il est appelé saint Regnaut, martyr ; sa mémoire fut mise en écrit authentiquement, et tous les ans on en fait grande solennité dans tout le pays.

Après que le corps saint fut enterré, ses frères retournèrent dans leur pays.

FIN


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